mercredi 17 février 2010

Compte-rendu de la Réunion Appel des Appels du 8 Février 2010



Lors de cette réunion, nous avons bien sûr réévoqué la soirée à l’université autour de l’intervention de Patrick Coupechoux dont les retours sont globalement positifs. Suite à cette soirée, reste posée la question de comment créer des espaces qui permettent davantage de faire circuler la parole, échanger, se rencontrer, ce qui reste difficile lors de ce genre de rassemblement du fait de son organisation et du nombre de participants.

Se pose alors la question des raisons d’être de l’Appel des Appels ;
- nous voulons créer des espaces d’échanges, de rencontres, pour faire du lien et sortir du corporatisme des différents secteurs,
- mais également organiser une forme de résistance dans une société où notre travail est de plus en plus prescrit, sans prendre en compte l’expérience et ce que vivent les professionnels au quotidien. Leur souffrance et celle des personnes qu’ils accompagnent n’est pas entendue, les réformes qui mettent à mal nos valeurs se succèdent, …
Comment faire barrage aux nouvelles lois, décrets, lorsque le « ras-le bol » exprimé massivement dans tous les secteurs n’est ni considéré ni reconnu ? Quels moyens avons-nous aujourd’hui pour mobiliser et résister ?
Les grandes réunions comme celles du 20 Juin et du 10 Décembre ont permis de faire les mêmes constats au sein des différents corps de métier.
Nous connaissons tous des personnes qui, dans leur secteur d’intervention, résistent individuellement et refusent, souvent discrètement, parfois haut et fort, d’appliquer ce qui va à l’encontre de leurs valeurs professionnelles et humanistes (éducation nationale, associations médico-sociales, services publics tels que la CAF, le pôle emploi, etc.).
Rassembler et résister… Un moyen de répondre à ces deux nécessités pourrait être de reprendre et repenser la proposition d’un intervenant de la matinée du 20 Juin, à savoir co-construire une « charte » interprofessionnelle. Celle-ci pourrait mettre en avant une façon de travailler ensemble qui :
Enonce NOS valeurs communes,
respecte les libertés fondamentales de chacun,
nous permette de sortir de la gestion par objectifs de « l’efficacité », de la « rentabilité », qui nous sont imposés par ceux qui veulent réduire notre travail, et les personnes, à des données quantifiables et qui ne prennent pas en compte les réalités du terrain.
Il nous faut au préalable, pour élaborer cette charte, remobiliser, amener les personnes qui résistent individuellement ou collectivement (associations déjà en place) à rejoindre l’appel des appels.
Nous pourrions alors rédiger un court texte d’appel aux témoignages (réfléchir aux possibilités de recueil qui préservent un certain anonymat) et à la mobilisation qui serait diffusé dans les différents secteurs professionnels, et nous permettrait d’agrandir et ouvrir notre collectif.
Notre prochaine réunion aura lieu le Mardi 16 Mars à 18h30, à la Maison de Solidarités, 51 Quai de Juillet. Nous pourrons reprendre ensemble l’idée de ce texte, mais aussi des autres possibilités de communication de l’Appel des Appels, ainsi que l’organisation d’une soirée autour du thème du sécuritaire.
à Lire aussi :

mardi 2 février 2010

Prochaine rencontre :
le 8 Février 2010, De 18 h 30 à 20 H 00, à La Maison des Solidarités, à Caen.

mardi 5 janvier 2010

La souffrance au travail ou le travail en souffrance



La soirée du 10 décembre 2009 /



Voici une relecture subjective de la soirée…

Dans les interventions qui ont suivi celle de P. Coupechoux, une personne rappelait l’existence du titre funeste «Arbeit macht frei», « le travail rend libre », qui siégeait à l'entrée des camps de concentration et des camps d'extermination, Auschwitz, Dachau, Gross-Rosen, Sachsenhausen et Theresienstadt. Quelques jours plus tard, cette inscription était volée ; elle a finalement été retrouvée … mais en morceaux…
« Le travail rend libre », découpé en morceaux… voilà de quoi introduire quelques points captés au vol de cette soirée.

Tout le monde aujourd’hui devrait pouvoir s’épanouir au travail, être performant, même dans sa recherche d’emploi. Il n’y a pas de reste, pas de franges, pas de manques… tout doit être plein…
Voilà le « plein emploi »…

L’emploi est donc bien distinct du travail, distinct lui-même du métier ou encore de l’ouvrage…. Le métier serait une pratique existentielle, une condition de l’homme. Il fait partie de la condition existentielle de l’homme d’exercer sa responsabilité pour l’autre, sa capacité à répondre de quelque chose pour quelqu’un. Et cela n’a rien à voir avec les conditions d’employabilité ou les profils de poste… Il faudrait donc que l’homme s’auto entreprenne (qu’il se prenne en main pour se bouger lui même), en oubliant ou en déniant que l’autre le constitue et le fait exister, et donc, que ce qu’il fait à l’autre, il le fait aussi à lui-même, que ce qu’il fabrique l’éprouve et le forme et qu’il est partie prenante du processus de fabrication… car s’il nie l’autre, c’est lui-même qu’il nie ; car ce qu’il fait pour l’autre, c’est aussi ce qui Le fait.

Pour qu’il n’y ait plus de fainéants (les mauvais) ou de personnes qui ne s’y retrouvent pas (les malheureux), il faut tout mettre en œuvre afin que personne n’échappe à la liberté promise par le travail et à l’épanouissement personnel. Il ne faut pas qu’il y en ait qui reste à la porte, il se pourrait qu’ils soient gênants. Il s’agit d’offrir, en rappelant au passage « les droits de l’homme », une chance à tout le monde, celles d’avoir un travail ou un logement, la même chance à tous puisque tout le monde se vaut, afin que les méritants puissent s’en saisir, ceux pour qui ça vaut la peine d’investir, ceux qui sont les valeurs sûres de demain…

Nous voilà plongés au cœur de la totalité, où plus une brindille ne doit plus être exploitée, plus une broussaille ne doit apparaître, tout doit être cultivé, rentabilisé, source de profit (M.Serres)… même la souffrance, valeur sûre de l’investissement au travail…

Ainsi, la compétition peut être un moyen, parmi d’autres, de pousser les personnes à donner le meilleur d’elles mêmes ; c’est vrai que le modèle sportif nous enseigne à ce sujet à plus d’un titre, mais n’a-t-il pas ses limites ? Cette émulation est valide à condition qu’elle soit limitée, c’est à dire à condition que ne pas réussir n’équivaut pas à chuter sans fin, que l’échec social ne coïncide pas avec l’échec existentiel : « j’ai raté ma vente » équivaut à « j’ai raté ma vie », « j’ai bien vendu » équivaut à « je me suis bien vendu » et inversement, « j’ai échoué par rapport à tel objectif que je m’étais fixé » équivaut à « je me suis échoué » ou « je suis un raté ».

La partie est distincte du tout et perdre une partie n’est pas tout perdre ; pourtant, aujourd’hui, il semble que le tout égale la partie et la partie vaut le tout… nous revoilà plongés dans l’espace de la totalité macabre.

Ce qui fait dire à certains « j’accepte tout… parce que dehors, il fait froid » ; parce que « je sais que ça ne va pas être mieux ailleurs », « parce que je crains de ne pouvoir retrouver un travail », « parce que sans travail, comment faire », « parce que je crains de me retrouver à la rue, tout seul ». Aussi, « si je n’adhère pas, je suis cuit… ». Nous oscillons donc entre la crainte d’être gelé, et celle d’être brûlé.
Voilà ce qui se nomme précarisation de la place sociale, une précarisation qui s’intériorise progressivement, qui se banalise (« c’est comme ça ») et se généralise (« c’est pour tout le monde pareil »)…

Il y a maintenant une sorte de consensus qui ne peut être remis en cause sur la nécessaire réhabilitation de l’entreprise (c'est-à-dire sa négation), sur l’argent comme souverain-bien, sur la compétition… « Débrouilles toi, fais comme tu le sens, comme tu le désires, comme tu le souhaites », « fais ce que tu veux » car « on n’est jamais mieux servi que par soi même » pourvu que les objectifs de rentabilité financière soient remplis, pourvu que le paradis fiscal puisse être atteint … voilà nos nouveaux credo, nos idoles (PIB, CAC 40) et nos mythologies (la crise est source de profit, elle est un tremplin pour aller plus loin…) :
Voilà le chemin pour réussir sa vie…

L’entreprise ne servirait plus à faire des services, des objets d’usage, elle servirait à faire de l’argent… ce qui change le temps de l’entreprise et qui remet en cause le travail du métier, car l’homme de métier a besoin de temps pour faire correctement son ouvrage, temps qui n’est pas celui de l’entreprise pour laquelle plus vite sera produit l’objet, plus grand sera le bénéfice… L’homme de métier est remplacé par le consultant qui dicte la façon de faire, la méthode (la seule et unique qui puisse être bonne) et qui transforme l’autre en exécutant, supervisé par un manager qui ne voit pas la différence entre « la fabrication de petits pois et celle des avions », puisque la finalité n’est plus celle du produit mais celle de l’accroissement constant des bénéfices.
Voilà le contexte…

Et la souffrance au travail… ?
« Vous souffrez ? C’est parce que vous êtes fragile… »

La société est un agrégat d’individus qui sont en lutte… il y a les plus forts, et les plus faibles qui sont à éliminer, ou qui s’éliminent eux-mêmes, la loi de la sélection naturelle faisant ici sa plus belle démonstration… c’est une loi naturelle à laquelle l’homme ne peut échapper, réduit à n’être qu’une bête comme les autres…

Peut-on rappeler ici avec J.Gagnepain que la spécificité de l’espèce humaine tient justement à ce qu’il est naturel pour lui qu’il soit de culture, qu’il est de sa nature de se dé-naturer ?
Penser qu’il est naturel que la loi soit celle du plus fort, c’est nier la nature même de l’homme et confondre par exemple élevage avec éducation, génitalité et paternité, grégarité et société.




Cette naturalisation de l’homme conduit à vivre avec le sacro-saint principe selon lequel « Il faut faire avec » :
- il faut accepter la compétition et l’idée de rentabilité à tout crin… car si vous êtes contre, c’est parce que vous êtes un réactionnaire qui prône un retour au totalitarisme stalinien ;
- il faut accepter que le système est complexe et que, comme tout système, il comporte des défaillances ; le psy, les groupes d’analyse des conditions de travail peuvent venir ainsi colmater la brèche, et le réparer pour un temps, afin que le système dans son ensemble puisse continuer à fonctionner de la même manière… car « il n’y a pas d’autres solutions » ;
- il faut accepter que le travail puisse rendre malade certains individus, définis comme les plus fragiles. Il s’agit maintenant de penser qu’il existe des spécialistes du travail et de ses pathologies. Un marché s’ouvre… Et d’ailleurs, « si vous souffrez, c’est que vous êtes investi au travail, vous êtes un bon élément…»

La souffrance se banalise, s’intériorise, et se majore…jusqu’à l’implosion suicidaire (se tuer), par crise de l’identité (je ne sais plus qui je suis) et génocidaire (tuer sa genèse), par crise de la responsabilité (nous ne pouvons plus répondre de rien, comment pourrait-on encore faire des enfants, ne serait ce pas criminel ?)

L’individualisation, la mise en concurrence, l’épanouissement personnel et la précarisation (« qui de nous sera le prochain sur la liste des licenciements ? ») entraînent une dé-solation comme l’écrit H.Arendt, c'est-à-dire une perte du contact avec le sol, comme base de l’existence, entraînant la résurgence d’angoisses archaïques de précipitation ou de chute sans fin. De même que les rythmes, les espaces n’étant plus marqués et supportés par un ensemble de personnes, les frontières deviennent confuses et confondent l’identité jusqu’à soulever des angoisses de dissolution.

Le néo-libéralisme, comme fer de lance d’un système en fuite, promeut l’extension des valeurs de compétitivité à l’ensemble de la vie humaine en vue d’une exploitation totale du capital humain pour sa libération : ainsi la concurrence à l’école comme dans l’entreprise ne peut être remise en question… de même il est juste de penser que l’ensemble de notre vie doit être consacrée à notre travail… que nous devrions pouvoir être joint à n’importe quelle heure du jour et de la nuit, car nous sommes à la fois indispensable et éjectable, que lorsque nous devons partir à 18 H 00, les collègues nous demandent si nous avons pris notre après midi, et que si nous nous plaignions c’est que nous ne savons pas gérer la pression ou encore que nous n’avons pas une bonne méthode de travail. Nous avons donc tout intérêt à dire que nous nous éclatons au travail… terme qu’il s’agirait peut être d’entendre au sens propre !

La survie psychique ne peut alors se faire qu’au prix d’une négation existentielle.
« Globalement ça va… » Oui, mais au fond… ? Et en détail, à y regarder de près… Que se passe-t-il vraiment ? Quelles en sont les conséquences… Est-il juste de penser que c’est aux autres (les silencieux, les invisibles) d’en payer les conséquences ?

La folie ne peut pas entrer dans ce schéma… voilà le lien avec le « Monde de Fous » de P.Coupechoux.

Avec le fou, le contrat n’est pas possible ; « Il ne marchera pas dans la combine », car il pose, lui, la question de « ce qui donne à la vie le sentiment qu’elle vaut la peine d’être vécue » (D. Roulot).

Aussi la folie pose problème : Il faut donc supprimer le fou et sa folie en le réduisant à un être souffrant « comme tout le monde » qui doit se débrouiller comme il peut avec ses compensations, c’est l’handicapé psychique ou à un être totalement « hors du monde » et coupé de sa réalité, c’est le fou criminel.

Il s’agit donc de résister :
A la victimisation, à la « pathologisation » du travail, qui réduisent le problème à l’individu sans remettre en question les valeurs fondamentales du travail et de son ordonnancement social.
A la marchandisation de la souffrance, en exploitant la souffrance comme une ressource financière, comme un indicateur de l’engagement au travail, à force de « psy » télécommandés et de groupes de paroles.
A la naturalisation du « il faut faire avec », « c’est comme ça », sous entendu « il faut que ça continue » car « il n’y a pas d’autres avenirs possibles ».

Et de penser ensemble à une critique des rapports d’exploitation et de domination sociale, en inventant des stratégies politiques d’émancipation qui nous permettent de passer, par cet effort d’acculturation qui nous est propre, de la grégarité à la société.

Et de se poser la question de la légitimité du pouvoir : ne trouve-t-il pas sa légitimité dans la mesure où il peut aussi ne pas s’exercer et se retenir lui-même ? Comment peut-il être légitime et susceptible de confiance (qui suppose une alliance, un partenariat) s’il est tout-puissant (qui annule l’alliance et y substitue l’écrasement) ?

Dans l’assemblée, deux autres points soulevés… et un troisième…
Lorsque vous commencez à mettre en évidence tout ce qui n’est pas évalué, compté, les décideurs, voués à la cause de l’homme auto entrepreneur de lui-même, commencent à battre de l’aile… car « ils ne sont pas si sûrs d’eux qu’ils en ont l’air ».
Par ailleurs, faut-il rappeler que d’autres modèles sont possibles comme le travail coopératif, où la co-opération permet d’œuvrer ensemble pour une œuvre collective ? Rappelant là des principes de la pédagogie institutionnelle.
Et puis un autre, terrible, celui d’un témoignage… « Nous sommes venus pour entendre comment vous en parliez, de la souffrance au travail, ayant peur de la caricature… nous nous y retrouvons parfaitement… c’est ce qui s’est passé pour mon collègue qui s’est suicidé en sautant du viaduc ».

L’autonomie ne pourrait donc se penser sans la vulnérabilité, en lien avec la même question de notre rapport à l’autre en tant que c’est à lui que je dois mon existence ; je suis donc en dette et je me dois de lui rendre service en même temps que je suis capable, en tant que sujet de mon histoire, de me réapproprier ce que je suis, fait de tous ces liens qui me font exister.
Si l’on a parlé aujourd’hui de la question de la responsabilité à travers le travail et le sens du métier, nous parlerons sûrement, lors d’une prochaine soirée, de la question de l’identité à travers la notion du principe de sécurité.

Une prochaine rencontre est prévue le 18 Janvier à 18 h 30, à la Maison des Solidarités.

jeudi 31 décembre 2009

Introduction soirée 10.12.07

SOUFFRANCE AU TRAVAIL … TRAVAIL EN SOUFFRANCE…


Au nom des trois collectifs présents à cette table, le CERReV, l’APPEL des APPELS de CAEN et le CRIC, je vous souhaite la bienvenue à cette soirée débat consacrée à la souffrance au travail, en présence de Patrick COUPECHOUX, journaliste et auteur de l’ouvrage intitulé « La déprime des opprimés ».

Comme vous le préciserons dans quelques instants, Alexandra VETILLARD et Etienne ADAM, membres du comité caennais de l’APPEL des APPEL, cette soirée s’inscrit dans la suite de la matinée du 20 juin dernier, première rencontre de l’APPEL de CAEN, et où des professionnels des secteurs sanitaire psychiatrique, de la justice, de l’école, de l’université, de l’éducation, de la Ligue des Droits de l’homme avaient successivement pris la parole pour témoigner de leurs difficultés à exercer au quotidien leur travail et dire leur désaccord sur les constructions sociétales actuelles et à venir, notamment sur le rapport à la marchandisation appliqué à la dimension humaine.

Cette soirée s’inscrit dans cette suite, mais aussi dans la perspective de nouvelles rencontres qui, je l’espère, prendront forme dans les mois à venir, sous la forme de soirées comme celle-ci consacrée à un thème dont l’APPEL des APPEL, dans sa diversité et son ouverture, peut conduire vers une réflexion et un travail collectif.

La souffrance au travail…le travail en souffrance… ces deux formulations sont cœur de l’actualité quotidienne au point où l’on pourrait croire cette réalité toute nouvelle, à l’image si vous me permettez le rapprochement, d’une « maladie épidémique » dont les symptômes et les passages à l’acte tragiques sont la résultante d’une contamination récente, et dont la crise économique serait le terreau. Il n’en est rien et les problématiques actuelles s’originent dans le sens et la manière dont les organisations du travail ont évolué depuis les années 70.

S’il est vrai que la notion de souffrance et de travail sont inhérentes à la condition humaine et à la question même du sens du travail, la question déborde aujourd’hui ce rapport structurel. Depuis les années 90, nous assistons à une multiplication des problématiques liées au travail, à l’apparition de nouvelles formes de pathologies, surtout à une croissance de passages à l’acte notamment suicidaires, qui surviennent dans des contextes comme le soulignait DURKHEIM, de perte de sens du travail et d’individualisation extrême de la personne. Vous le savez, ces passages à l’acte se sont multipliés en 2009, au point où les médias s’en sont saisis et ont permis aux personnes victimes de prendre la parole et de dire la maltraitance exercée au quotidien.

Certains professionnels, de leur place d’observateurs, avaient alerté les autorités dès les années 90, au moment où la logique managériale et la machine à cash commençaient à s’emballer, notamment Christophe DEJOURS, psychiatre et psychanalyste, l’une des têtes de file du mouvement de psychodynamique du travail. Depuis, ce mouvement, ainsi que d’autres observateurs, ont multiplié les travaux d’analyse dans de nombreuses entreprises et secteurs. C’est malheureusement à la lumière de ces drames, qu’il est aujourd’hui possible de dire les rapports directs entre l’organisation néolibérale du travail et la pathologie. Derrière ces organisations se cachent des enjeux essentiels et des volontés conscientes : le pouvoir, le profit, l’individualisme et le contrôle social.

Il faut aussi souligner que cette vision exclusivement productive et managériale du travail a conduit, comme dans bien d’autres domaines, vers une lecture unique et quelque peu simpliste de la dimension du travail dans toute sa complexité humaine. Comment pouvons-nous situer le travail social et le travail de soin du côté de la logique marchande ? Comment situer le travail du rêve, du travail de deuil, de toutes ces formes non productives de travail dit négatif, invisible ? Où est passé notre arrière-pays de pensée et de références qui alimentaient la conflictualisation des rapports de force et de classe au sein d’une collectivité. TOSQUELLES, l’un des pionniers de la PI, rappelait sans cesse qu’une institution, quelle qu’elle soit, ne peut faire l’impasse d’une analyse institutionnelle pour accueillir l’autre dans sa souffrance et sa singularité. Et l’analyse institutionnelle n’est pas une psychanalyse de l’institution mais bien une analyse concrète des rapports hiérarchiques et organisationnels qui structurent cette institution. Quelle place est faite à ce travail qui est l’affaire de tous dans les entreprises actuelles ? Il est tout simplement contrôlé jusqu’à ce qu’il disparaisse, y compris dans la dimension syndicale.

Pour lutter contre cette homogénéisation massive, contre cette pensée unique, contre ce réductionnisme généralisé dont on devine bien la finalité normative et le projet de servitude volontaire auquel nous sommes conviés, le mouvement de l’APPEL des APPEL s’est constitué et travaille aujourd’hui dans le sens d’une résistance à ces organisations managériales et surtout dans la restauration des liens collectifs et des solidarités.


Patrick COUPECHOUX est journaliste et a travaillé pour plusieurs journaux dont le Monde Diplomatique. Lorsqu’en 2006, son ouvrage « Un monde de fous » parait, il créé la surprise dans la communauté psychiatrique, la surprise de voir un journaliste dire tout haut ce que certains n’osaient dire. A savoir que depuis plusieurs décennies, les gouvernements successifs ont participé à démanteler la psychiatrie publique au point où la diminution des lits d’hospitalisation conduit à une carence de soin, où les hospitalisations sous contrainte se multiplient, où de nombreux malades sont aujourd’hui dans la rue, en prison ou mort par défaut de soin. Ce qui nous a frappé dans le style de Patrick COUPECHOUX, c’est aussi la manière dont il procède pour dire ce constat terrifiant et déshonorant : quelques chiffres, mais pas de statistiques, surtout des témoignages de professionnels, de patients, souvent bouleversants et une articulation constante à l’histoire et aux pratiques élaborées par les soignants. Il a su montrer que la psychiatrie n’était même pas née qu’elle était déjà écrasée. A peine la révolution désaliéniste de l’après-guerre est-elle engagée, à peine le secteur psychiatrique dont la finalité est de construire un maillage de soin adapté à la géographie et à ses habitants, à peine la psychanalyse se penche-t-elle sur le soin aux personnes psychotiques que déjà des mesures règlementaires et formelles ramènent la psychiatrie à une période asilaire, à une période où l’on voit le sinistre couple, misère et folie cheminer à nouveau ensemble.

Cette prise de position de COUPECHOUX l’a amené à rencontrer les professionnels du soin psychiatrique, notamment les résistants actuels, ceux qui se battent encore pour une certaine idée du soin psychique ; bien sûr les plus médiatiques, OURY, DELION, mais aussi les équipes qui ne baissent pas les bras malgré les attaques comme à REIMS, à LANDERNEAU ou ici à CAEN, au Foyer Léone RICHET ; aussi et surtout ceux qui, sous les contraintes imposées par leur administration, ont du suivre, faire avec, composer mais qui rêvent et se battent silencieusement et souvent seuls pour une autre psychiatrie.

Dans ce premier ouvrage, Patrick COUPECHOUX interroge bien sûr la question des conditions de travail, les moyens humains mis à disposition, la formation des professionnels. On ne fait pas de la psychiatrie sans des hommes formés, engagés et disponibles à accueillir la souffrance de l’autre. Il était en quelque sorte logique que dans un second temps, il s’intéresse au travail au-delà de la question du fou et des murs de l’asile. C’est-à-dire dans notre quotidien, de tout à chacun. Un quotidien qui ne cesse d’être aux prises avec les contraintes, la règlementation, l’administration. Une vie quotidienne où l’individualisme peut, sous l’effet de la peur et des logiques sécuritaires, détruire les solidarités qui font lien.

Alors COUPECHOUX s’est tournée vers ces lieux, ces entreprises, qui cultivent une certaine idéologie du travail managérial et considère l’homme comme un élément quasi insignifiant d’un système où l’essentiel repose sur la production de bénéfices. Il s’est tourné aussi vers ces pathologies dites du travail, trop longtemps méconnues et vers les professionnels qui les accueillent et tentent de les soigner. Une enquête minutieuse nous est donc proposée, un texte parfois douloureux à lire au point où l’on se demande parfois si ces témoignages sont réels. Ils le sont et l’actualité de cette année est venue le confirmer.

Cette analyse amène Patrick COUPECHOUX à des questions essentielles : le sens du travail, le sens du lien social et des solidarités, la place de la folie dans notre société, la dimension du sujet dans un monde de fous.

Je lui passe la parole.

Pascal CRETE



Appel des Appels de Caen Notre démarche

Je vais vous parler de comment est né notre collectif, l’appel des appels de Caen. Ce collectif est né d’une réflexion émanant du CRIC , Collectif de rencontres institutionnelles caennais. Ce groupe se réunit une fois par mois et rassemble des personnes qui travaillent dans les institutions sanitaires et sociales de Caen et de ses environs. Ces rencontres mensuelles permettent de partager des expériences professionnelles et institutionnelles, mais aussi d’écouter des interventions prononcées dans des colloques ou de séminaires, rapportées par les membres du C.R.I.C. afin d’engager une réflexion collective sur ces interventions. Le CRIC s’inscrit dans le mouvement de la psychothérapie institutionnelle qui nous amène à réfléchir sur les aménagements organisationnels ou institutionnels qui permettent que l’humain, le sujet, reste au cœur du dispositif de soins. C'est-à-dire comment on soigne les lieux de soin pour permettre le soin des personnes.

On voit combien les politiques publiques s’invitent au débat. En effet nos secteurs sanitaire et médico-social répondent à des missions de service public et sont donc directement visées par ces politiques publiques. Ces derniers temps il semblerait que celles-ci reflètent une profonde mutation et mettent à mal le sens et les valeurs de notre travail.

Les multiples réformes concernant nos différents secteurs professionnels tels que l’hôpital, la prison, l’éducation, la culture, l’université, la justice, les services publics, semblent nous imposer de plus en plus une logique gestionnaire, manageriale, où la performance, l’efficacité, le résultat priment.

Nous avons pu le constater au sein du CRIC, où nos réunions étaient de plus en plus envahies par nos difficultés à continuer d’accompagner les personnes dans leur singularité au plus près de leur subjectivité. Et donc de faire notre travail ! Nous avions le sentiment de perdre le sens de nos missions et nous nous interrogions sur nos possibilités de résistance et de créativité dans un tel contexte. Nous avions d’ailleurs organisé la journée nationale de psychothérapie institutionnelle à Caen sur ce thème en mars 2008.

La question du politique s’imposait plus que jamais à nous et comme nous le rappelle Jean Aymes : la psychothérapie institutionnelle se doit de marcher sur ses deux jambes : l’une psychanalytique, l’autre politique. Rappelons aussi que le mouvement de psychothérapie institutionnelle advient au lendemain de la seconde guerre mondiale dans un contexte socio-historique particulier.

Par ailleurs le contexte social du début 2009 empreint d’une crise socio-économique profonde, de mouvements de grève générale, nous amenait à penser que nos réflexions mensuelles ne concernaient pas que nos secteurs de travail, mais témoignaient d’une dynamique plus globale qui s’étendait à la société. Parallèlement, des collectifs nationaux tels que la Nuit Sécuritaire l’Appel des 39 dénonçaient la logique sécuritaire et gestionnaire émanant des différentes réformes. Pour illustrer, pensons au discours de Sarkozy relatif à la psychiatrie à Anthony, en Décembre 2008 (bracelets électroniques, caméras de surveillance et hauteur réglementaire des murs mais rien sur le soin et la souffrance).
C’est dans cette dynamique qu’est né le comité local interprofessionnel de l’Appel des appels de Caen.

Il s’agissait d’ouvrir un espace de réflexion sur nos valeurs professionnelles, témoignant d’un besoin, d’un désir de parler, d’échanger ; dépasser les frontières des disciplines, des statuts, des secteurs, dans une démarche non plus seulement professionnelle mais bien citoyenne. Il nous paraissait urgent de lutter contre l’isolement corporatiste, le repli sur soi et l’individualisme ambiant.

Nous avons rédigé une lettre afin de partager nos réflexions que nous avons décidé de diffuser lors de la manifestation générale de mars dernier. Nous proposions à tous une rencontre pour en échanger. D’autres personnes ont rejoint et enrichi notre collectif, lui donnant tout son sens. Etienne en faisait partie. Je lui laisse la parole pour vous parler du forum du 20 Juin, première manifestation de l’appel des appels de Caen.

Je suis, comme d'autres ici, dans une autre démarche initiale et dans un autre champ professionnel, celui du travail social. Militants dans le comité de veille du Social nous avons choisi de rejoindre l'Appel des appels : nous avions avec le collectif anti délation mené la bataille contre la loi « prévention de la délinquance qui instrumentalisait les travailleurs sociaux pour de besognes d'informateurs de police. Notre dernière intervention avait porté sur l'analyse de la remise en cause de la convention collective de 1966 comme outil juridique du management néolibéral dans le secteur.
A tous, dans l'ensemble des champs professionnels qui n'étaient pas traditionnellement dans le champ de la marchandise, de la concurrence, mais dans la gestion des relations entre les hommes et la société. il nous paraissait, de façon plus ou moins claire, qu'un certain nombre de pratiques ( gestionnaires, administratives, financières mais aussi sécuritaires ...) pesaient de plus en plus lourd sur l'exercice de nos professions, attentaient directement à nos pratiques, à nos identités, à notre culture professionnelles.

Ces remises en cause ne posent pas seulement des problèmes « techniques » mais remettent en jeu, une certaine façon de concevoir l'être humain, une certaine manière de concevoir le vivre ensemble.
Il ne s'agit pas d'une « querelle d'allemands » entre la psychothérapie institutionnelle et la psychiatrie comportementaliste mais bien d'un débat de société, d'un débat politique au sens premier.

Nous avons donc conçu la journée du 20 juin pour « penser ensemble la façon dont on peut résister aux logiques formelles actuelles et garantir la spécificité du travail dans le champ humain ».

Pour cela nous avions prévu 2 types d'interventions :
des interventions à portée générale l'une sur la notion de service public ou de service d'intérêt général et les enjeux des propositions de l'Union européenne, l'autre sur l'avancée du sécuritaire, de la société de surveillance aux détriments des droits de l'homme.
des interventions de secteurs différents en espérant que ce dégage des convergences qui puissent faire naître un débat commun. Il nous a manqué la culture et les salariés de Pôle Emploi.

Les trop courts débats de ce samedi matin nous ont amené à nous centrer sur des thèmes plus précis pour que puisse mieux se développer le débat, et les témoignages indispensables pour progresser ensemble .

Malgré ses défauts (trop d'intervenants peut être trop techniques..), cette forme table ronde était un passage obligé pour montrer les convergences entre des secteurs des intervenants qui n'ont pas l'habitude de « faire ensemble »

Ce qui ressort c'est la violence, la « barbarie douce » de ce néolibéralisme. Quelqu'un demandait le 20 juin s'il ne serait pas plus judicieux de parler de totalitarisme que ne néolibéralisme. Même si ce terme a été largement galvaudé, la question ne peut être balayée d'un revers de la main devant :

- la violence faite aux usagers :la question du sécuritaire, de la politique de la peur qui impacte, instrumentalise l'ensemble de nos professions et non pas uniquement celles qui sont directement confrontées à la gestion directe de ces « populations dangereuses ».
- la violence faite aux salariés : les « nouveaux modes de gestion » importés de l'entreprise capitaliste néolibérale. Qu'en est il de l'introduction de l'évaluation, du management par objectifs chiffrés dans des métiers où le rapport aux personnes, à la création, à la production intellectuelle ou culturelle? Quels effets dans ce travail qui ne peut se laisser réduire à du quantifiables sans s'interroger sur les termes mêmes de cette quantification?

Sur ces 2 terrains, le sécuritaire et la réduction quantitative de l'humain, nous avons collectivement la double responsabilité professionnelle (expertise à partir de nos savoirs) et citoyenne (au nom des valeurs qui sous tendent nos pratiques) d' alimenter le débat public sur ces questions.

La rationalité du mode gestionnaire que nous affrontons aujourd'hui, entraîne aujourd'hui la mutation difficile de l'identité professionnelle et la souffrance , le mal être au travail qui en découle.

Cette rationalité présenté comme la seule possible, ne doit elle pas être elle même interrogée à partir de ces difficultés, de la souffrance des crises de professionalité ?

Bien sûr, la souffrance venue sur le devant de la scène médiatique avec le suicides à France-Télécom, Orange, a précipité ce choix.

Nous vous proposons ce soir de nous , de vous interroger au delà de la souffrance au travail sur le travail en souffrance, c'est à dire sur la souffrance particulière que fait subir le management néolibéral, la nouvelle discipline néolibérale du travail.

Etienne Adam


En effet, Patrick Coupechoux, dans son dernier ouvrage « La déprime des opprimés », réussit le pari de la transversalité et de l’hétérogénéité. Cette enquête donne la parole à ceux qui souffrent et ceux qui soignent « des cadres de multinationales, des ouvriers, des médecins du travail, des psychiatres, des syndicalistes… ».

Coupechoux témoigne de la souffrance au travail mais plus encore analyse celle-ci en interrogeant l’organisation même du travail comme en partie responsable de la disparition des collectifs, la mise en concurrence des individus, la précarité et l’exclusion. Il semble que sa démarche, du témoignage vers l’analyse, vers la revendication de postures éthiques, citoyennes assumées nous montre combien le constat (souvent assimilé à la plainte) est nécessaire et comment le collectif c’est à dire les échanges, les liens, les rencontres qui le fondent permette une transformation de ce constat ouvrant de véritables espaces de pensée teintés de résistances et de créativités.

De plus, le précédent livre de Patrick Coupechoux, « Un monde de fous », (mais de quels fous parle-t-on ?), met en lumière la façon dont la société maltraite ses malades mentaux. Sa démarche journalistique singulière nous montre combien la psychiatrie, véritable fenêtre sociale, amène des réflexions plus larges… Ce chemin parcouru par Coupechoux, de la psychiatrie vers la société, n’est pas sans nous rappeler comment est né le collectif qui nous rassemble aujourd’hui.



Alexandra SOUFFRANCE AU TRAVAIL …
TRAVAIL EN SOUFFRANCE…


Au nom des trois collectifs présents à cette table, le CERReV, l’APPEL des APPELS de CAEN et le CRIC, je vous souhaite la bienvenue à cette soirée débat consacrée à la souffrance au travail, en présence de Patrick COUPECHOUX, journaliste et auteur de l’ouvrage intitulé « La déprime des opprimés ».

Comme vous le préciserons dans quelques instants, Alexandra VETILLARD et Etienne ADAM, membres du comité caennais de l’APPEL des APPEL, cette soirée s’inscrit dans la suite de la matinée du 20 juin dernier, première rencontre de l’APPEL de CAEN, et où des professionnels des secteurs sanitaire psychiatrique, de la justice, de l’école, de l’université, de l’éducation, de la Ligue des Droits de l’homme avaient successivement pris la parole pour témoigner de leurs difficultés à exercer au quotidien leur travail et dire leur désaccord sur les constructions sociétales actuelles et à venir, notamment sur le rapport à la marchandisation appliqué à la dimension humaine.

Cette soirée s’inscrit dans cette suite, mais aussi dans la perspective de nouvelles rencontres qui, je l’espère, prendront forme dans les mois à venir, sous la forme de soirées comme celle-ci consacrée à un thème dont l’APPEL des APPEL, dans sa diversité et son ouverture, peut conduire vers une réflexion et un travail collectif.

La souffrance au travail…le travail en souffrance… ces deux formulations sont cœur de l’actualité quotidienne au point où l’on pourrait croire cette réalité toute nouvelle, à l’image si vous me permettez le rapprochement, d’une « maladie épidémique » dont les symptômes et les passages à l’acte tragiques sont la résultante d’une contamination récente, et dont la crise économique serait le terreau. Il n’en est rien et les problématiques actuelles s’originent dans le sens et la manière dont les organisations du travail ont évolué depuis les années 70.

S’il est vrai que la notion de souffrance et de travail sont inhérentes à la condition humaine et à la question même du sens du travail, la question déborde aujourd’hui ce rapport structurel. Depuis les années 90, nous assistons à une multiplication des problématiques liées au travail, à l’apparition de nouvelles formes de pathologies, surtout à une croissance de passages à l’acte notamment suicidaires, qui surviennent dans des contextes comme le soulignait DURKHEIM, de perte de sens du travail et d’individualisation extrême de la personne. Vous le savez, ces passages à l’acte se sont multipliés en 2009, au point où les médias s’en sont saisis et ont permis aux personnes victimes de prendre la parole et de dire la maltraitance exercée au quotidien.

Certains professionnels, de leur place d’observateurs, avaient alerté les autorités dès les années 90, au moment où la logique managériale et la machine à cash commençaient à s’emballer, notamment Christophe DEJOURS, psychiatre et psychanalyste, l’une des têtes de file du mouvement de psychodynamique du travail. Depuis, ce mouvement, ainsi que d’autres observateurs, ont multiplié les travaux d’analyse dans de nombreuses entreprises et secteurs. C’est malheureusement à la lumière de ces drames, qu’il est aujourd’hui possible de dire les rapports directs entre l’organisation néolibérale du travail et la pathologie. Derrière ces organisations se cachent des enjeux essentiels et des volontés conscientes : le pouvoir, le profit, l’individualisme et le contrôle social.

Il faut aussi souligner que cette vision exclusivement productive et managériale du travail a conduit, comme dans bien d’autres domaines, vers une lecture unique et quelque peu simpliste de la dimension du travail dans toute sa complexité humaine. Comment pouvons-nous situer le travail social et le travail de soin du côté de la logique marchande ? Comment situer le travail du rêve, du travail de deuil, de toutes ces formes non productives de travail dit négatif, invisible ? Où est passé notre arrière-pays de pensée et de références qui alimentaient la conflictualisation des rapports de force et de classe au sein d’une collectivité. TOSQUELLES, l’un des pionniers de la PI, rappelait sans cesse qu’une institution, quelle qu’elle soit, ne peut faire l’impasse d’une analyse institutionnelle pour accueillir l’autre dans sa souffrance et sa singularité. Et l’analyse institutionnelle n’est pas une psychanalyse de l’institution mais bien une analyse concrète des rapports hiérarchiques et organisationnels qui structurent cette institution. Quelle place est faite à ce travail qui est l’affaire de tous dans les entreprises actuelles ? Il est tout simplement contrôlé jusqu’à ce qu’il disparaisse, y compris dans la dimension syndicale.

Pour lutter contre cette homogénéisation massive, contre cette pensée unique, contre ce réductionnisme généralisé dont on devine bien la finalité normative et le projet de servitude volontaire auquel nous sommes conviés, le mouvement de l’APPEL des APPEL s’est constitué et travaille aujourd’hui dans le sens d’une résistance à ces organisations managériales et surtout dans la restauration des liens collectifs et des solidarités.


Patrick COUPECHOUX est journaliste et a travaillé pour plusieurs journaux dont le Monde Diplomatique. Lorsqu’en 2006, son ouvrage « Un monde de fous » parait, il créé la surprise dans la communauté psychiatrique, la surprise de voir un journaliste dire tout haut ce que certains n’osaient dire. A savoir que depuis plusieurs décennies, les gouvernements successifs ont participé à démanteler la psychiatrie publique au point où la diminution des lits d’hospitalisation conduit à une carence de soin, où les hospitalisations sous contrainte se multiplient, où de nombreux malades sont aujourd’hui dans la rue, en prison ou mort par défaut de soin. Ce qui nous a frappé dans le style de Patrick COUPECHOUX, c’est aussi la manière dont il procède pour dire ce constat terrifiant et déshonorant : quelques chiffres, mais pas de statistiques, surtout des témoignages de professionnels, de patients, souvent bouleversants et une articulation constante à l’histoire et aux pratiques élaborées par les soignants. Il a su montrer que la psychiatrie n’était même pas née qu’elle était déjà écrasée. A peine la révolution désaliéniste de l’après-guerre est-elle engagée, à peine le secteur psychiatrique dont la finalité est de construire un maillage de soin adapté à la géographie et à ses habitants, à peine la psychanalyse se penche-t-elle sur le soin aux personnes psychotiques que déjà des mesures règlementaires et formelles ramènent la psychiatrie à une période asilaire, à une période où l’on voit le sinistre couple, misère et folie cheminer à nouveau ensemble.

Cette prise de position de COUPECHOUX l’a amené à rencontrer les professionnels du soin psychiatrique, notamment les résistants actuels, ceux qui se battent encore pour une certaine idée du soin psychique ; bien sûr les plus médiatiques, OURY, DELION, mais aussi les équipes qui ne baissent pas les bras malgré les attaques comme à REIMS, à LANDERNEAU ou ici à CAEN, au Foyer Léone RICHET ; aussi et surtout ceux qui, sous les contraintes imposées par leur administration, ont du suivre, faire avec, composer mais qui rêvent et se battent silencieusement et souvent seuls pour une autre psychiatrie.

Dans ce premier ouvrage, Patrick COUPECHOUX interroge bien sûr la question des conditions de travail, les moyens humains mis à disposition, la formation des professionnels. On ne fait pas de la psychiatrie sans des hommes formés, engagés et disponibles à accueillir la souffrance de l’autre. Il était en quelque sorte logique que dans un second temps, il s’intéresse au travail au-delà de la question du fou et des murs de l’asile. C’est-à-dire dans notre quotidien, de tout à chacun. Un quotidien qui ne cesse d’être aux prises avec les contraintes, la règlementation, l’administration. Une vie quotidienne où l’individualisme peut, sous l’effet de la peur et des logiques sécuritaires, détruire les solidarités qui font lien.

Alors COUPECHOUX s’est tournée vers ces lieux, ces entreprises, qui cultivent une certaine idéologie du travail managérial et considère l’homme comme un élément quasi insignifiant d’un système où l’essentiel repose sur la production de bénéfices. Il s’est tourné aussi vers ces pathologies dites du travail, trop longtemps méconnues et vers les professionnels qui les accueillent et tentent de les soigner. Une enquête minutieuse nous est donc proposée, un texte parfois douloureux à lire au point où l’on se demande parfois si ces témoignages sont réels. Ils le sont et l’actualité de cette année est venue le confirmer.

Cette analyse amène Patrick COUPECHOUX à des questions essentielles : le sens du travail, le sens du lien social et des solidarités, la place de la folie dans notre société, la dimension du sujet dans un monde de fous.

Je lui passe la parole.

Pascal CRETE



Appel des Appels de Caen Notre démarche

Je vais vous parler de comment est né notre collectif, l’appel des appels de Caen. Ce collectif est né d’une réflexion émanant du CRIC , Collectif de rencontres institutionnelles caennais. Ce groupe se réunit une fois par mois et rassemble des personnes qui travaillent dans les institutions sanitaires et sociales de Caen et de ses environs. Ces rencontres mensuelles permettent de partager des expériences professionnelles et institutionnelles, mais aussi d’écouter des interventions prononcées dans des colloques ou de séminaires, rapportées par les membres du C.R.I.C. afin d’engager une réflexion collective sur ces interventions. Le CRIC s’inscrit dans le mouvement de la psychothérapie institutionnelle qui nous amène à réfléchir sur les aménagements organisationnels ou institutionnels qui permettent que l’humain, le sujet, reste au cœur du dispositif de soins. C'est-à-dire comment on soigne les lieux de soin pour permettre le soin des personnes.

On voit combien les politiques publiques s’invitent au débat. En effet nos secteurs sanitaire et médico-social répondent à des missions de service public et sont donc directement visées par ces politiques publiques. Ces derniers temps il semblerait que celles-ci reflètent une profonde mutation et mettent à mal le sens et les valeurs de notre travail.

Les multiples réformes concernant nos différents secteurs professionnels tels que l’hôpital, la prison, l’éducation, la culture, l’université, la justice, les services publics, semblent nous imposer de plus en plus une logique gestionnaire, manageriale, où la performance, l’efficacité, le résultat priment.

Nous avons pu le constater au sein du CRIC, où nos réunions étaient de plus en plus envahies par nos difficultés à continuer d’accompagner les personnes dans leur singularité au plus près de leur subjectivité. Et donc de faire notre travail ! Nous avions le sentiment de perdre le sens de nos missions et nous nous interrogions sur nos possibilités de résistance et de créativité dans un tel contexte. Nous avions d’ailleurs organisé la journée nationale de psychothérapie institutionnelle à Caen sur ce thème en mars 2008.

La question du politique s’imposait plus que jamais à nous et comme nous le rappelle Jean Aymes : la psychothérapie institutionnelle se doit de marcher sur ses deux jambes : l’une psychanalytique, l’autre politique. Rappelons aussi que le mouvement de psychothérapie institutionnelle advient au lendemain de la seconde guerre mondiale dans un contexte socio-historique particulier.

Par ailleurs le contexte social du début 2009 empreint d’une crise socio-économique profonde, de mouvements de grève générale, nous amenait à penser que nos réflexions mensuelles ne concernaient pas que nos secteurs de travail, mais témoignaient d’une dynamique plus globale qui s’étendait à la société. Parallèlement, des collectifs nationaux tels que la Nuit Sécuritaire l’Appel des 39 dénonçaient la logique sécuritaire et gestionnaire émanant des différentes réformes. Pour illustrer, pensons au discours de Sarkozy relatif à la psychiatrie à Anthony, en Décembre 2008 (bracelets électroniques, caméras de surveillance et hauteur réglementaire des murs mais rien sur le soin et la souffrance).
C’est dans cette dynamique qu’est né le comité local interprofessionnel de l’Appel des appels de Caen.

Il s’agissait d’ouvrir un espace de réflexion sur nos valeurs professionnelles, témoignant d’un besoin, d’un désir de parler, d’échanger ; dépasser les frontières des disciplines, des statuts, des secteurs, dans une démarche non plus seulement professionnelle mais bien citoyenne. Il nous paraissait urgent de lutter contre l’isolement corporatiste, le repli sur soi et l’individualisme ambiant.

Nous avons rédigé une lettre afin de partager nos réflexions que nous avons décidé de diffuser lors de la manifestation générale de mars dernier. Nous proposions à tous une rencontre pour en échanger. D’autres personnes ont rejoint et enrichi notre collectif, lui donnant tout son sens. Etienne en faisait partie. Je lui laisse la parole pour vous parler du forum du 20 Juin, première manifestation de l’appel des appels de Caen.

Je suis, comme d'autres ici, dans une autre démarche initiale et dans un autre champ professionnel, celui du travail social. Militants dans le comité de veille du Social nous avons choisi de rejoindre l'Appel des appels : nous avions avec le collectif anti délation mené la bataille contre la loi « prévention de la délinquance qui instrumentalisait les travailleurs sociaux pour de besognes d'informateurs de police. Notre dernière intervention avait porté sur l'analyse de la remise en cause de la convention collective de 1966 comme outil juridique du management néolibéral dans le secteur.
A tous, dans l'ensemble des champs professionnels qui n'étaient pas traditionnellement dans le champ de la marchandise, de la concurrence, mais dans la gestion des relations entre les hommes et la société. il nous paraissait, de façon plus ou moins claire, qu'un certain nombre de pratiques ( gestionnaires, administratives, financières mais aussi sécuritaires ...) pesaient de plus en plus lourd sur l'exercice de nos professions, attentaient directement à nos pratiques, à nos identités, à notre culture professionnelles.

Ces remises en cause ne posent pas seulement des problèmes « techniques » mais remettent en jeu, une certaine façon de concevoir l'être humain, une certaine manière de concevoir le vivre ensemble.
Il ne s'agit pas d'une « querelle d'allemands » entre la psychothérapie institutionnelle et la psychiatrie comportementaliste mais bien d'un débat de société, d'un débat politique au sens premier.

Nous avons donc conçu la journée du 20 juin pour « penser ensemble la façon dont on peut résister aux logiques formelles actuelles et garantir la spécificité du travail dans le champ humain ».

Pour cela nous avions prévu 2 types d'interventions :
des interventions à portée générale l'une sur la notion de service public ou de service d'intérêt général et les enjeux des propositions de l'Union européenne, l'autre sur l'avancée du sécuritaire, de la société de surveillance aux détriments des droits de l'homme.
des interventions de secteurs différents en espérant que ce dégage des convergences qui puissent faire naître un débat commun. Il nous a manqué la culture et les salariés de Pôle Emploi.

Les trop courts débats de ce samedi matin nous ont amené à nous centrer sur des thèmes plus précis pour que puisse mieux se développer le débat, et les témoignages indispensables pour progresser ensemble .

Malgré ses défauts (trop d'intervenants peut être trop techniques..), cette forme table ronde était un passage obligé pour montrer les convergences entre des secteurs des intervenants qui n'ont pas l'habitude de « faire ensemble »

Ce qui ressort c'est la violence, la « barbarie douce » de ce néolibéralisme. Quelqu'un demandait le 20 juin s'il ne serait pas plus judicieux de parler de totalitarisme que ne néolibéralisme. Même si ce terme a été largement galvaudé, la question ne peut être balayée d'un revers de la main devant :

- la violence faite aux usagers :la question du sécuritaire, de la politique de la peur qui impacte, instrumentalise l'ensemble de nos professions et non pas uniquement celles qui sont directement confrontées à la gestion directe de ces « populations dangereuses ».
- la violence faite aux salariés : les « nouveaux modes de gestion » importés de l'entreprise capitaliste néolibérale. Qu'en est il de l'introduction de l'évaluation, du management par objectifs chiffrés dans des métiers où le rapport aux personnes, à la création, à la production intellectuelle ou culturelle? Quels effets dans ce travail qui ne peut se laisser réduire à du quantifiables sans s'interroger sur les termes mêmes de cette quantification?

Sur ces 2 terrains, le sécuritaire et la réduction quantitative de l'humain, nous avons collectivement la double responsabilité professionnelle (expertise à partir de nos savoirs) et citoyenne (au nom des valeurs qui sous tendent nos pratiques) d' alimenter le débat public sur ces questions.

La rationalité du mode gestionnaire que nous affrontons aujourd'hui, entraîne aujourd'hui la mutation difficile de l'identité professionnelle et la souffrance , le mal être au travail qui en découle.

Cette rationalité présenté comme la seule possible, ne doit elle pas être elle même interrogée à partir de ces difficultés, de la souffrance des crises de professionalité ?

Bien sûr, la souffrance venue sur le devant de la scène médiatique avec le suicides à France-Télécom, Orange, a précipité ce choix.

Nous vous proposons ce soir de nous , de vous interroger au delà de la souffrance au travail sur le travail en souffrance, c'est à dire sur la souffrance particulière que fait subir le management néolibéral, la nouvelle discipline néolibérale du travail.

Etienne Adam


En effet, Patrick Coupechoux, dans son dernier ouvrage « La déprime des opprimés », réussit le pari de la transversalité et de l’hétérogénéité. Cette enquête donne la parole à ceux qui souffrent et ceux qui soignent « des cadres de multinationales, des ouvriers, des médecins du travail, des psychiatres, des syndicalistes… ».

Coupechoux témoigne de la souffrance au travail mais plus encore analyse celle-ci en interrogeant l’organisation même du travail comme en partie responsable de la disparition des collectifs, la mise en concurrence des individus, la précarité et l’exclusion. Il semble que sa démarche, du témoignage vers l’analyse, vers la revendication de postures éthiques, citoyennes assumées nous montre combien le constat (souvent assimilé à la plainte) est nécessaire et comment le collectif c’est à dire les échanges, les liens, les rencontres qui le fondent permette une transformation de ce constat ouvrant de véritables espaces de pensée teintés de résistances et de créativités.

De plus, le précédent livre de Patrick Coupechoux, « Un monde de fous », (mais de quels fous parle-t-on ?), met en lumière la façon dont la société maltraite ses malades mentaux. Sa démarche journalistique singulière nous montre combien la psychiatrie, véritable fenêtre sociale, amène des réflexions plus larges… Ce chemin parcouru par Coupechoux, de la psychiatrie vers la société, n’est pas sans nous rappeler comment est né le collectif qui nous rassemble aujourd’hui.



Alexandra Vétillard

lundi 23 novembre 2009

RDV prochaine réunion : le lundi 7 décembre, 18h 30, Maison des Solidarités !!!

L’APPEL des APPELS de Caen le C.R.I.C., le C.E.R.R.e.V

organisent une SOIREE THEMATIQUE

La SOUFFRANCE au TRAVAIL … ou le TRAVAIL en SOUFFRANCE





Avec la participation de PATRICK COUPECHOUX (journaliste et auteur d’un « Monde de Fous » qui présentera son dernier ouvrage:
« La déprime des opprimés »)

RENDEZ VOUS à


l’AMPHI 2000, UNIVERSITE de CAEN

JEUDI 10 DECEMBRE 2009 à 19 H 00

Participation aux frais : 2 €

mardi 6 octobre 2009

Compte Rendu de la réunion du 5 Octobre.

Nouveau lieu pour cette nouvelle rencontre.
Désormais nous pourrons nous retrouver à la maison des solidarités à Caen, et rencontrer éventuellement d'autres collectifs dont les actions et élaborations peuvent être en lien avec ce que nous essayons de contruire.

Nous proposons d'organiser des soirées thématiques dont la première se tiendra :

le jeudi 10 décembre sur le thème de la souffrance au travail.

Patrick Coupechoux qui avait écrit "un monde fous ou comment notre société traite ses malades mentaux" viendra nous parler de son dernier livre/enquête intitulé "la déprime des opprimés".

Il fait dans son livre un constat terriblement alarmant de la façon dont une certaine logique managériale qui vise à utiliser l'humain dans un rapport direct de production rentabilisée, traverse actuellement les mondes professionels et personnels.

Cette soirée sera donc l'occasion d'échanger sur ce thème qui traverse le monde du travail social mais aussi de chercher ensemble à mettre en évidence un autre type de travail, un travail invisible, indicible parfois, intime très souvent, essentiel, mais qu'il nous est parfois si difficile de reconnaître.

La prochaine réunion se tiendra le 9 Novembre à 18 H 30, à la maison de solidarités.

jeudi 1 octobre 2009

Prochaine rencontre :

ATTENTION, NOUVEAU LIEU !!!

5 OCTOBRE, 18 h 30, MAISON DES SOLIDARITES, 51 quai de juillet, Caen